
#018 - Et si jouer était le seul moyen de réveiller une nation qui a oublié de se défendre ?
La culture stratégique n'est pas un savoir réservé aux militaires. C'est un capital collectif que les démocraties construisent - ou laissent se déliter. Les jeux sérieux pourraient jouer un rôle décisif dans la reconstruction du nôtre.
Il y a quelques semaines, une salle de classe quelque part en France. Le professeur d'histoire-géographie parle de la guerre en Ukraine. Un élève lève la main : « Mais pourquoi l'OTAN ne fait pas quelque chose ? » La question n'est pas naïve — elle est symptomatique. Elle révèle l'absence d'un cadre de lecture élémentaire : qu'est-ce que la dissuasion ? Qu'est-ce qu'une ligne rouge ? Pourquoi certaines guerres restent limitées ? Vingt-cinq ans après la suspension du service militaire universel, une génération entière a grandi sans jamais vraiment rencontrer ces questions.
Ce n'est pas un échec scolaire. C'est un angle mort systémique. Et ses conséquences dépassent largement la salle de classe.
Un capital immatériel qui s'érode en silence
Les chercheurs en études stratégiques ont un nom pour ce que cette élève n'avait pas : la culture stratégique.
- Colin S. Gray, l'un de ses théoriciens les plus rigoureux, la définit comme l'ensemble des modes de pensée et d'action qu'une société développe face aux questions de sécurité et de force.
- Lawrence Freedman, de son côté, insiste sur sa dimension narrative : une culture stratégique, c'est d'abord des histoires qu'une communauté se raconte sur elle-même - sur ce qu'elle défend, sur ce qui vaut d'être défendu, sur les conditions dans lesquelles la violence peut être légitime.
En France, cette culture existe. Elle est même ancienne et riche : de l'héritage napoléonien à la doctrine de dissuasion gaulliste, de Beaufre à Raymond Aron, de Lyautey aux opérations extérieures, il y a une pensée stratégique française réelle, cohérente, souvent originale. Mais elle reste enfermée dans des cercles restreints - militaires, hauts fonctionnaires, chercheurs spécialisés. L'Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire (IRSEM) le documente régulièrement : cette culture ne circule pas. Elle ne descend pas. Elle ne se partage pas.
Une société qui ne comprend pas pourquoi elle se défend ne peut pas décider collectivement jusqu'où elle est prête à le faire.
Or c'est précisément là que le problème devient politique. Une démocratie dont les citoyens n'ont aucun cadre pour évaluer les questions de défense ne peut pas exercer de contrôle démocratique réel sur ces décisions. Elle ne peut pas débattre du budget militaire. Elle ne peut pas juger de la pertinence d'une intervention extérieure. Elle est structurellement dépendante d'une expertise qu'elle ne peut pas contester - et donc vulnérable aux simplifications, aux manipulations, et aux narratifs adverses qui, eux, n'ont aucun scrupule à s'adresser au grand public.
Jouer pour penser — la promesse du jeu sérieux
La réponse classique à ce déficit est institutionnelle : plus de cours, plus de rapports, plus de conférences. Elle est nécessaire - et insuffisante. Les cours atteignent les convertis. Les rapports sont lus par des spécialistes. Les conférences réunissent des gens qui pensaient déjà pareil. Aucun de ces formats ne crée l'expérience qui manque : celle de *se confronter soi-même* à la complexité d'une décision stratégique, avec de l'information incomplète, sous la pression du temps, en portant les conséquences collectives de son choix.
Les jeux sérieux font précisément cela. Pas parce qu'ils simplifient - mais parce qu'ils incarnent. Ils transforment un savoir déclaratif (savoir que les guerres hybrides existent) en savoir expérientiel (ressentir comment une campagne de déstabilisation se construit, événement banal après événement banal, jusqu'au moment où le tableau d'ensemble devient visible - trop tard).
Ce glissement du savoir à l'expérience est le cœur de leur valeur pédagogique.
Ce que le jeu sérieux fait que le cours ne fait pas
Dans un cours, l'erreur est une note. Dans un jeu sérieux, l'erreur est une révélation : pourquoi ai-je pris cette décision ? Qu'est-ce que je n'avais pas vu ? C'est cette question — posée à soi-même, sans enjeu réel — qui est le véritable acte pédagogique. Elle ne peut pas être induite par un exposé. Elle doit être vécue.
Développer la culture stratégique d'une nation ne consiste donc pas seulement à produire des doctrines ou des rapports, mais à créer des espaces où la pensée stratégique peut être vécue, testée et discutée. Les jeux sérieux offrent cette opportunité singulière : transformer la stratégie d'un savoir spécialisé en une pratique collective, capable d'intégrer la complexité du monde contemporain. Ils ne remplacent ni l'expertise ni la décision politique - mais ils permettent de mieux comprendre leurs conditions de possibilité.
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