Gaming the future

# 017 - Et si le jeu sérieux transformait durablement nos façons de débattre, de décider et de cohabiter ?
Dans de nombreux collectifs (équipes, communautés, institutions), la conversation glisse facilement vers le débat de positions : chacun optimise la persuasion, au détriment de l’écoute, de la nuance et de l’apprentissage. Par contraste, ce que l’on peut appeler the spirit of dialogue renvoie moins à une technique qu’à une posture : chercher à produire du sens partagé, reconnaître l’autre comme partenaire de compréhension, et accepter que la vérité utile émerge souvent entre les points de vue plutôt que dans un point de vue unique. Cette distinction est centrale chez Bohm, pour qui le dialogue suppose de suspendre (sans les nier) ses présupposés afin de rendre pensables d’autres interprétations du réel. (Routledge)
De quoi parle-t-on exactement ?
On peut décrire l’« esprit du dialogue » comme l’articulation de trois exigences complémentaires :
- Reconnaissance : la relation n’est pas seulement instrumentale (je te parle pour obtenir), mais intersubjective (je te parle pour comprendre et co-construire). Buber oppose ainsi une relation « Je-Tu » à une relation « Je-Cela » plus objectivante. (Wikipedia)
- Rationalité communicationnelle : l’échange vise des accords « raisonnables » (au sens de justifiables publiquement), plutôt que la seule victoire rhétorique — perspective travaillée par Habermas. (persee.fr)
- Tolérance et dignité : le dialogue suppose un cadre normatif où la diversité des cultures et des positions est reconnue, condition de paix et de coopération. (UNESCO)
Pourquoi le jeu sérieux améliore-t-il le dialogue ?
Le jeu sérieux agit comme une technologie sociale : il organise la qualité des interactions en modifiant l’architecture de la conversation. Concrètement, il optimise le dialogue par plusieurs mécanismes systémiques :
- Cadre commun et règles explicites : au lieu de négocier en continu ce qui compte (faits, critères, priorités), le jeu fournit un monde partagé (règles, objectifs, contraintes) qui réduit l’ambiguïté et canalise les conflits vers des arbitrages discutables.
- Décalage de rôle (role distance) : jouer un acteur (régulateur, industriel, ONG, citoyen, futur habitant, etc.) rend plus accessible l’empathie cognitive : on explore une rationalité située sans devoir l’endosser identitairement.
- Visibilisation des interdépendances : les jeux de simulation rendent tangibles les boucles de rétroaction, les effets retard, les externalités — conditions typiques des désaccords « insolubles » en simple discussion.
- Droit à l’essai-erreur (“safe-to-fail”) : la conflictualité peut être travaillée sans coûts réels immédiats, ce qui abaisse la défensive et favorise l’exploration.
- Débriefing : la phase la plus décisive. La recherche en simulation/gaming insiste sur le fait que l’apprentissage (et donc la transformation du dialogue) dépend fortement de la qualité du débrief : expliciter les raisonnements, nommer les émotions, relier l’expérience à des décisions transférables. (SAGE Journals)
Un exemple parlant : négocier sous contrainte… puis débriefer
La World Climate Simulation (jeu de rôle sur un sommet climatique fictif) illustre bien cette logique : les participants négocient en blocs d’intérêts, observent des résultats quasi immédiats via un modèle, puis terminent par une conversation structurée de débriefing. (Climate Interactive)Ce type de dispositif ne « fabrique » pas magiquement un consensus ; il fabrique mieux : une controverse productive, où les désaccords deviennent informatifs, et où les concessions gagnent en légitimité parce qu’elles sont reliées à des conséquences observables dans le jeu. Mais aussi le jeu de la polycrise ;)
Conditions de réussite (sinon, le jeu amplifie les asymétries)
Un jeu sérieux ne garantit pas l’esprit du dialogue ; il le rend plus probable si certaines conditions sont tenues :
- Sécurité psychologique (autoriser l’incertitude, l’erreur, la dissidence) — déterminante pour apprendre ensemble.
- Design d’inclusion (temps de parole, rôles, information) pour éviter que les hiérarchies sociales se répliquent à l’identique.
- Débrief orienté sens (et pas seulement “retour à chaud”) : relier ce qui s’est passé à des hypothèses, des valeurs, des arbitrages et des actions.
En filigrane : dialoguer, c’est aussi « apprendre à utiliser le futur »
À l’échelle de la polycrise, dialoguer revient souvent à arbitrer entre futurs possibles. Dans cette perspective, le jeu sérieux n’est pas un “outil d’animation” : c’est une infrastructure d’anticipation dialogique, au service d’une lucidité collective.
et maintenant ? Contactez-nous pour organiser une séance de jeu de la polycrise ou de la grande transition.
Références (APA 7e)
Bohm, D., & Nichol, L. (Ed.). (1996). On dialogue. Routledge. (Routledge)
Buber, M. (1923/1937). I and thou (R. G. Smith, Trans.). T. & T. Clark. (Wikipedia)
Climate Interactive. (n.d.). World Climate Simulation. Retrieved January 20, 2026. (Climate Interactive)
Crookall, D. (2010). Serious games, debriefing, and simulation/gaming as a discipline. Simulation & Gaming, 41(6), 898–920. (SAGE Journals)
Edmondson, A. C. (1999). Psychological safety and learning behavior in work teams. Administrative Science Quarterly, 44(4), 350–383. (Harvard Business School)
Habermas, J. (1981). Theorie des kommunikativen Handelns (2 vols.). Suhrkamp. (persee.fr)
Habermas, J. (1987). Théorie de l’agir communicationnel (2 tomes). Fayard. (Cairn.info)
Rooney-Varga, J. N., et al. (2018). The World Climate simulation: Evidence from a role-play simulation of global climate negotiations. PLOS ONE, 13(8), e0202877. (PLOS)
UNESCO. (1995, November 16). Déclaration de principes sur la tolérance. (UNESCO)
UNESCO. (n.d.). Futures Literacy: About. Retrieved January 20, 2026. (UNESCO)